D’abord derrière les roses
Journal d’un vieillard
15 juillet
Ils sont endormis. Un enfant se laisse si vite dériver sur l’onde nocturne. Cet océan de draps, dans lequel je me débats chaque nuit pour quelques minutes de sommeil, semble le porter sans remous, sans naufrage. Il y plonge sans crainte. À mon âge, chacune de ces traversées incertaines pourrait bien m’envoyer par le fond. Je suis un vieillard sans horizon. Mon visage endormi revêt déjà les traits du masque de la mort. Comme ils dorment bien… frais, impondérables, les paupières gonflées d’images ; Antoine blotti dans ses genoux, Jean à demi émergé, le bras échoué contre son front, tout exposé aux yeux de l’ombre. Sans doute irai-je le recouvrir, doucement, maladroitement, moi qui n’ai jamais su border que mes peines, moi qui n’ai jamais bercé que mon vieux cœur endolori…
… J’ai ramené mon antique plaid sur ses épaules : j’avais cherché en vain dans mes armoires de quoi leur tenir chaud. Mon navire de la rue des Quatre-Vents n’était pas préparé à ces passagers inattendus. J’ai songé à priver Horace de sa couverture, mais un miaulement bougon m’en a dissuadé. Horace, chartreux placide, promène son regard inquisiteur sur les meubles, sur mon travail, et sur tout ce qui trouble la marche du jour. Comme de nombreux chats d’intérieur, il se borne depuis longtemps à vivre inlassablement la même journée. Il la vit avec méthode, en prenant garde qu’aucune minute ne diffère de sa jumelle de la veille. Son royaume, qui se limite aux frontières de l’appartement, semble lui suffire pleinement. Quelle pureté pour un chat d’ignorer la tentation du moineau : son seul péché. Horace m’a suivi dans la chambre silencieuse. Il n’a jeté sur le lit qu’un œil faussement distrait, celui qu’il me destine lorsque je m’empare de son fauteuil pour ma sieste quotidienne. De la fenêtre, un filet d’air et de rumeur coulait dans la pièce. Que faire dans ces cas ? Je n’ai pas osé fermer, ignorant le poids du sommeil enfantin. J’ai seulement tiré davantage le rideau, centimètre par centimètre, en retenant mon souffle. Malgré mon application, je n’ai pu prévenir l’entrechoquement des anneaux de bois qui supportent la lourde étoffe. Stupeur, affolement ! Fausse alerte : les respirations ne se sont pas troublées. Je me suis approché plein d’inquiétude. Aussi lentement que possible, j’ai fait glisser le lainage sur le petit corps alangui. J’ai vu le réveil perler au bout des cils, trembler sur les lèvres entrouvertes, et se diluer enfin dans un soupir. Antoine n’a pas quitté sa posture de hérisson pelotonné. Il dort enfoui en lui-même, comme au creux d’une main divine. Réconforté, j’ai regagné mon bureau.
Antoine et Jean, votre mère vous appelait ses oisillons. Je l’ai peu connue, cette lointaine nièce, la seule famille qui me restât. Sur son dernier lit, où elle vous a confiés à moi, Marie vous regardait, assoupis à ses pieds comme deux lévriers fidèles (il me semble maintenant n’avoir jamais vu vos yeux ouverts). Elle disait : « Dormez, mes tout-petits. Une nuit, pour un oiseau, c’est plus long que la mort. Demain ne sera pour vous qu’une autre naissance, plus irréelle que vos jeux. Comme il va me manquer de vous voir ainsi naître chaque matin, mes sylphes. Cependant, vous connaîtrez un jour le véritable réveil, l’irréversible, celui qui nous enchaîne. Je vous ai mis au monde, mais vous n’êtes pas encore dans le monde. Pour y entrer l’on doit se délester de ses rêves, et prononcer la formule qui fige le sortilège de l’enfance. Il vous faudra alors beaucoup de larmes et de ferveur. » Elle ne pleurait pas, cette sainte à la dérive, mais elle caressait le médaillon pendu à son cou comme on égrène une poignée de sel. J’ai promis de porter ce bijou à l’image de la Vierge jusqu’à la majorité de Jean, l’aîné. Peut-être aurai-je déjà soufflé ma bougie, dans douze ans… Cette médaille, quelques hardes, une petite montre à gousset, une bible, voilà tout le fardelet qu’elle avait laissé à ses deux orphelins. À moi, elle a confié deux oisillons, et un sourire qui m’éclairera jusqu’au tombeau. Horace a également reçu son lot : ce fut l’ultime soin de ma nièce avant son départ d’offrir à ses enfants un chaton. Pensait-elle tromper leur chagrin en leur confiant quelque chose à garder, à protéger ? Horace accueillit avec tout le mépris et la suffisance dont il est capable la frêle créature posée dans une boîte de carton. Mal assurée sur ses pattes, elle brandissait sa tête aveugle vers la clarté des fenêtres : tous mes naufragés ont ainsi les yeux clos, et j’appréhende l’instant où ce petit monde s’éveillera dans une maison sans joie, sans ciel, peuplée de livres et de silence.
Ayant donné mon lit aux enfants, je ne dispose plus que du canapé pour passer la nuit. Cela ne me change guère : souvent l’insomnie me fait préférer cette relique au confort de la chambre. Il semble que le sommeil se laisse plus aisément capturer dans les lieux qui échappent à son empire. Le brave Horace s’accommode généreusement de mes intrusions nocturnes. Il prend des airs de châtelain qui condescend à donner l’hospitalité. Mais sa tendresse attend l’obscurité pour se déployer. La lumière éteinte, il inonde le dossier d’une cascade de ronronnements. Parfois, toute pudeur dissipée, il s’allonge sur mes jambes et me paralyse pour la nuit. Je souffre de bonne grâce ce poids de velours. Ce soir, la présence d’un autre félin rend mon hôte nerveux. Il se tient le plus loin possible de la cuisine, où j’ai exilé le chaton. Nous sommes aussi désemparés l’un que l’autre devant nos nouveaux compagnons de voyage.
16 juillet
Je fus réveillé brusquement par une cavalcade et des rires étouffés. Les enfants avaient déjà triomphé de la méfiance d’Horace. Il serait plus juste de dire que l’auguste matou les avait apprivoisés. Il se jetait sur leurs doigts frétillants, feignant d’être dupe de ces proies artificielles. Dans un enthousiasme que je ne lui ai pas connu depuis sa jeunesse, il cabriolait à travers la chambre, roulait sous le lit d’où il ressortait en longues glissades hasardeuses sur le parquet ciré. Mon irruption médusa le joyeux badinage. Dans ma précipitation, je n’avais pas songé à effectuer la mise au point matinale nécessaire aux vieilles gens avant de paraître : ajuster quelques mèches, lisser quelques plis. La jeunesse s’éveille dans une fraîcheur de jardin, à mon âge le sommeil nous chiffonne comme du papier journal. Je dus faire l’effet d’un spectre. Mon visage anguleux est volontiers sévère. J’ai souffert maintes fois du désaccord entre ce masque et les sentiments qu’il recouvrait. Souvent, à la minute où j’avais le cœur gonflé d’émotion par un vers ou par un arbre de Judée en fleur, il m’est arrivé de surprendre dans le miroir du salon ou dans le reflet d’une vitrine la sécheresse de mon expression ; je me sentais trahi. Là encore, j’étais paralysé par la tendresse devant ces deux êtres ébouriffés qui m’observaient craintivement. Mais je savais mon regard empreint de froideur. Démuni face à tant de candeur, je ne pouvais réprimer ma rancune envers Horace qui avait su dompter ces lutins farouches. Quelques coups de pattes lui avaient suffi pour gagner sa place dans leur paysage. Je résolus de battre en retraite.
- Petit déjeuner dans vingt minutes, balbutiai-je à la hâte avant de fuir vers la cuisine. Je n’avais pas refermé la porte qu’une plainte aiguë monta jusqu’à moi : le chaton, dont j’avais oublié l’existence, se tortillait à mes pieds tel un pantin de caoutchouc. Il avait dû tomber de sa boîte durant la nuit, et se donnait le plus grand mal pour tenir en équilibre sur les dalles glissantes. Je le saisis entre deux doigts, déposai l’insignifiant fardeau sur mon bras replié. Les miaulements cessèrent aussitôt. Le museau trouva naturellement sa place dans les plis de ma veste. Immobile, l’animal ne pesait plus rien dans cette corbeille humaine. Je me sentais gauche, mais imbu de joie, celle d’accueillir un être, si petit soit-il, et de le réconforter. Mes bras, que je croyais inaptes à entourer quiconque, se révélaient capables à présent d’apaiser un petit chat. Je n’osais plus bouger, ni même respirer, de peur que le moindre mouvement n’éveillât sa crainte, et la mienne. J’étais comme ce pêcheur des Histoires naturelles, pétrifié par l’oiseau qui prend sa canne pour une branche. Quelques minutes s’écoulèrent ainsi. Au milieu de la pièce, nous nous laissions contempler par l’espace, dans un silence qui semblait plus sourd qu’à l’ordinaire. Le silence qui trahit, pour celui qui sait, la présence d’un témoin qui nous dépasse. Des chuchotis m’éveillèrent de mon attendrissement. Je vis la poignée tourner avec lenteur, la porte s’entrouvrir, et deux paires d’yeux se glissèrent dans l’embrasure. Si honteux que je fusse de ma maladresse, je fus soulagé de ces regards qui me scrutaient timidement. J’avais entre mes bras de quoi désarmer toute pudeur, la mienne comprise. En quelques bonds, les deux garçons m’avaient rejoint, et promenaient leurs doigts sur le pelage tigré. Par une étrange métonymie du sentiment, je n’étais plus l’homme dur qui les effarouchait, mais l’inoffensif porteur d’un chaton. Je bénissais le petit être docile qui, sans le savoir, m’avait conduit vers deux cœurs inconnus. Pour lui témoigner ma gratitude, mais aussi pour conforter mon allégresse que je sentais neuve et fragile, j’adressai à l’animal des mots que, secrètement, je destinais aux enfants : « là, il est gentil, il est sage… » J’appris qu’on n’avait pas songé à le nommer. Je le posai alors sur la table, et invitai mes petits-neveux à s’asseoir, afin d’assigner au minet le patronyme idéal. Le chaton rampait sur cette plate-forme qui devait lui paraître sans limites. Le museau entre les pattes, il balayait de ses moustaches le bois rugueux, dans l’espoir d’y rencontrer une matière amie, ou un parfum connu. Nous nous moquions de cette marionnette tremblotante, de sa gravité cocasse.
- Pourquoi n’ouvre-t-il pas les yeux ?
J’expliquai à Antoine qu’un chaton s’accorde quelques semaines avant d’affronter la lumière du monde. Il parut tout étonné et soucieux de cette découverte. Je devinais sa peur que, par quelque méchanceté du destin, cette cécité se prolongeât. Nous nous mîmes en quête d’un nom de baptême. J’admirai la prolixité de Jean : en quelques secondes il avait fait quarante suggestions dont chacune, bien que saugrenue, me paraissait plausible :
- Coussinet, d’Artagnan, Tigre-des-bois, Farandole, Arc-en-ciel, Mirliton, Roi-des-souris…
Les sobriquets que je proposais, inspirés de mes lectures, de l’histoire ou de la mythologie, étaient accueillis sans grand enthousiasme :
- Pollux, Scapin, Hannibal, Marius, Tartarin, Mitis ?
Quant à Antoine, son jeune âge lui donnant peu de références en la matière, il avançait humblement les noms les plus familiers :
- Minou, Minet, Pompon…
Au bout d’une demi-heure, nous hésitions encore. et le chaton, toujours dans la même position comique, semblait attendre le résultat de nos recherches, frémissant de terreur à l’idée qu’on l’affublât d’un surnom ridicule. J’eus alors l’inspiration de leur soumettre le nom de Virgile.
- Voyez-vous, son compagnon moustachu se nomme Horace, et il est naturel que ce nom appelle l’autre, afin de réunir à nouveau ces deux illustres poètes latins.
Devant leur réticence, que je mis sur le compte de l’ignorance, je leur parlai (non sans un léger excès de lyrisme…) de l’amitié qui liait les deux auteurs. Dans mon enivrement, il s’en fallut de peu que je ne citasse quelques hexamètres, pour éblouir leur curiosité. Mon plaidoyer emporta leur approbation, et une goutte de vieil armagnac servit d’ondoiement à ce baptême quelque peu hérétique.
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